CHRONIQUES POTEAUPHILES #2
Par Vinzou des Bois
Si j’avais su que ma passion et mon sujet de thèse « la tradition des poteaux ouzbeks dans l’Asie turcophone du XIVè siècle » m’auraient emmené si loin dans mes pérégrinations, j’aurais probablement hésité avant de monter dans le bus. Mais bon, je m’étais promis de tout faire pour épater le jury, alors… alors j’ai pris le bus, le 87. Après être passé devant la gare de Lyon, je m’arrêtais à Bastille pour manger un bout. Le resto s’appelait –et doit encore s’appeler- Chez Igor, spécialiste du poteau ouzbek. Igor est un vieil ami mais parfois, il lui arrive d’avoir des réactions impulsives et incompréhensibles. Par exemple, lorsqu’un jour, je lui ai dit qu’il était inhumain de faire des grillades au poteau de bois, même mort et même si l’espèce n’est pas en voie de disparition, mon remplisseur de panses, tout bourru soit-il, a manqué de se jeter sur moi pour me faire une coupe de cheveux à la Jeanphile, Alexandrie Alexandra en moins. Et vu l’instrument de torture acéré et luisant avec lequel il projetait de faire « dégagé derrière les oreilles », j’ai préféré ne pas franchement insister. C’est le genre d’argument imparable qui met tout le monde d’accord. Cela dit, il m’a paru plus sage d’attendre qu’il se soit envoyé une double vodka iakoutskiva sans glace et qu’il ait posé son argument sur la table pour tenter d’expliquer pourquoi c’était si monstrueux de faire ce genre de génocide sur les poteaux de bois. Il s’est calmé net –Igor ou pas, 50° dans le cornet cul sec, ça vous calme un ouzbek- et a repris son visage débonnaire comme s’il ne s’était rien passé.
Mais aujourd’hui, je venais pour essayer de comprendre le pourquoi du comment du poteau ouzbek. Et à qui pouvais-je m’adresser, si ce n’est à mon coiffeur d’un jour ? Après avoir englouti un steak de cheval à l’ouzbèke –ça bouffe, un ex-soviétique !- il s’assit en face de moi et m’allongea dans les grandes lignes le moteur directeur de ma thèse. La publicité mensongère, Igor ne connaît pas ! On naît ou on n’est pas spécialiste du poteau ouzbek, c’est aussi simple que çà. Lui, c’est le plus grand, et plus, il fait bien la croque. Cà vaut le coup de se faire taillader la raie sur le côté, c’est moi qui vous le dis ! Igor est un personnage hors du commun, capable de tout, y compris du reste. Un personnage comme il n’en existe que trop peu sur notre bonne vieille Terre. Avec lui, j’ai enfin compris le sens des expressions « le couteau sous la gorge », « la corde au cou », « taper dans l’œil », etc. mais uniquement en tant que spectateur. J’ai vu plusieurs fois le vitrier changer un carreau parce qu’un client un peu trop mécontent au goût de mon valeureux nourrisseur de jeunes cadres dynamiques en manque de sensations fortes a vu sa vie défiler à la vitesse à laquelle il a traversé la paroi transparente dans un mouvement de Fosbury Flop impeccable et digne d’un bonne prestation aux J.O. d’été.
Il faut savoir que le poteau ouzbek est comme Igor : généreux dans l’effort, magnifique d’efficacité, à la fois d’une gentillesse bourrue et d’une fureur incontrôlable. Lors des années de terreur des tsars soviétiques des IX et Xè siècles, les chefs locaux s’amusaient avec leurs amis en faisant bélier sur les poteaux et en se rentrant la tête entre les épaules. Ils n’étaient pas plus sanguinaires ni plus barbares que les autres, ils avaient seulement des idées de jeu plus amusantes. Toujours est-il que les amis en question ne revenaient pas souvent jouer avec les Ouzbeks au IXè siècle. Ce fut en mal de compagnons de jeu que les Ouzbeks, leaders incontestés du Bélier sur Poteau en Pierre de Taille, ont décidé l’expansion de leur territoire et l’exportation dudit poteau au XIVè siècle. Ce jeu, innovateur et de franc succès dans les territoires conquis, restait néanmoins sous la suprématie des Asiates. Il faut dire que c’était toujours leurs nouveaux amis qui faisaient le bélier, loi du plus fort oblige. La compétition s’avérait truquée dès le début, mais bizarrement, seuls leurs adversaires s’étaient plaints à une éventuelle commission sur le règlement du jeu, laquelle commission, présidée par les chefs locaux, s’empressait de classer l’affaire en leur disant de retourner jouer dehors.
Le poteau ouzbek de tradition, massif par excellence, et je ne parle pas ici du poteau style XVIIIè, n’est pas du genre avare à la tâche. Il a été construit avec deux objectifs : soutenir des pans entiers de maison et jouer avec les amis. On peut désormais affirmer que les Ouzbeks étaient des génies en matière d’élaboration potale et que le CIO devrait redonner au Bélier sur Poteau en Pierre de Taille ses lettres de noblesse en remettant au goût du jour cette activité ancestrale