CHRONIQUES POTEAUPHILES #1
Par P. Otto
J’aurai vraiment dû me méfier. Le vieux transistor crachait laborieusement un méconnaissable Alexandrie Alexandra. Entendre Claude François s’égosiller à 9 heures du mat’ n’étant pas des plus engageant , c’est d’un pas hésitant que j’entrais dans le petit salon de coiffure. Illico, je fus pris en charge par le trop disponible maître des lieux : Jean-philippe alias Jeanphile, coiffeur et psychologue pour dames de son état. Un coiffeur… on ne peut plus coiffeur. Je veux parler de leur propension à taper la discute à tout bout de champ et à formuler des avis non sollicités. Bref, coincé entre deux sexagénaires permanentées et un coiffeur en forme olympique, je me voyais sommé de donner mon avis sur la discussion la plus hype du moment au club local des chiffres et des lettres: la coiffure présidentielle lors de l’intervention télévisée de la veille. Attention terrain miné. Je sentais confusément qu’il fallait éviter de donner un avis trop tranché sur un sujet aussi explosif. Mieux valait rester évasif: “ heu… ben en fait j’ai pas trop fait attention… ”. Ca n’avait pas l’air d’étonner Jeanphile plus que ça, qui ne prit même pas la peine de dissimuler une moue réprobatrice.
Peu importe, je pensais avoir préservé l’essentiel: couper court à la discussion. Tragique erreur. “ MachineMan ” Jeanphile était lancé et bien décidé à faire partager son indignation de l’injure faite à la présidentielle tignasse. Cela lui a bien pris 20 minutes d’un courroux ponctué de “ pff… tout de même pour un président ”. Malheureusement même les meilleures choses ont une fin et tel un miraculé, je n’aspirais plus qu’au repos et à la solitude. Je pouvais de nouveau consacrer toute mon attention à l’article qui m’occupait depuis quelques jours : le poteau victorien des îles Scilly. Enfin presque. Dans un mouvement mal maîtrisé, j’eus le malheur de faire tomber mon stylo. L’issue était inévitable, Jeanphile ne put réprimer la question qui lui brûlait lèvres : “ sur quoi écrivez-vous jeune homme ? ”. Probablement victime de mes préjugés envers les membres masculins de cette très respectable corporation, j’appréciai modérément le “ jeune homme ”. Mais j’appréciai encore moins de devoir tout révéler de mon intérêt pour les poteaux. La fuite, en plus d’être illégale, n’était pas digne d’un dévoué journaliste de votre magazine. Il ne me restait plus qu’à affronter les sarcasmes du coiffeur (en plus quand un type trimbale une paire de ciseaux autour de votre oreille gauche, vous hésitez déjà moins longtemps).
Or, à ma grande surprise, Jeanphile fit preuve de la plus parfaite correction. Il n’émit aucune remarque désobligeante sur un sujet qui s’y prête malheureusement souvent dans une société aussi peu respectueuse des poteaux que nos hommes politiques de la Loi. Jeanphile se montra également très intrigué par l’expression “ coiffer au poteau ” qu’il interpréta d’une manière inattendue. Aujourd’hui il en coûte 28 euros de se faire coiffer au poteau chez JPCoiffure (“ dans une ambiance musicale de qualité ” dit la brochure -j’ai d’ailleurs été à deux doigts de le dénoncer à la Répression des fraudes-). Ce n’est pas donné mais c’est le prix de la reconnaissance. Car Jeanphile, à sa manière, a su rendre hommage aux poteaux. Par une telle action (qui s’avère au passage très rémunératrice) il a montre la voie de la sagesse, celle qui mène à la compréhension et au respect. Respect auquel ont droit tous les poteaux, quelle que soit leur condition (petits, grands, ronds, carrés, en métal, bois, ciment etc…), a fortiori ceux menacés d’extinction comme les poteaux bretons en granit.
Qu’il me soit permis dans ces colonnes de dénoncer le sort réservé à ces derniers. Non contents de les traiter avec le dernier mépris, nous sommes responsables de la disparition de tout un patrimoine d’une richesse insoupçonnée en procédant à leur remplacement systématique par des poteaux métalliques meilleur marché. Je ne nie pas les indéniables qualités des poteaux métalliques (l’égalité de tous les poteaux est aussi notre combat à PoteauMag), mais comment ne pas remarquer que le poteau en granit trouve en Bretagne un contexte culturel favorable à son épanouissement?
Il en va du poteau traditionnel écossais comme du poteau breton : on l’a longtemps sacrifié sur l’autel de la modernité et du rapport coût/fiabilité. L’histoire ne plaidait pas pour un quelconque retour. Angus le Terrible, chef de clan Scot du VIIe siècle et accessoirement guerrier sanguinaire, éprouvait une véritable passion pour les exécutions publiques et, ce qui est moins connu, pour les poteaux (détail qu’occulte volontiers une historiographie officielle conservatrice et rétrograde). Avec le sens du spectacle que lui reconnaissent de rares historiens éclairés, il concilia astucieusement les deux en imaginant un mode d’exécution qui satisfaisait tant sa soif de sang que son goût immodéré pour les poteaux en pin maritime. Un moinillon fraîchement tonsuré eu bien un jour la prétention de faire cesser une pratique un peu hâtivement qualifiée de barbare. Il fut d’abord aimablement prié d’aller exercer sa mission d’évangélisation ailleurs, mais comme il faisait preuve d’une regrettable obstination on en vint à une très peu chrétienne éviscération. A défaut de sauver tout un peuple de la damnation éternelle, il y gagna l’enviable statut de martyre de la foi.
Certains historiens croient deviner la main d’Anges derrière cette tragique disparition, là ou de toute évidence il ne s’agit que de l’acte d’un fidèle guerrier, certes un peu exalté. Bref tout est fait pour dénigrer un des plus ardents promoteurs du poteau d’exécution. Triste époque. La légende noire du poteau écossais doit beaucoup aux approximations historiques de ce genre, qui confinent à la malhonnêteté intellectuelle. Mais comme dit mon pote Craig, “ un peuple qui a inventé le whisky et les Glasgow Rangers ne peut pas être foncièrement mauvais ”. L’argument vaut ce qu’il vaut, avec 2,5 grammes dans le sang, on perd forcément un peu de lucidité. Toujours est-il que les écossais, tout à la recherche de leur “ celtitude ”, ont largement réhabilité le poteau traditionnel, le gros rondin bien mastoc. Je pense en particulier aux fêtes folklo highlanders (une sorte de réunion en jupettes, à la différence que les barbies locales, au maquillage plutôt sommaire, se défient à coups de jets de rondins). En résumé, le poteau a acquis de l’autre côté du mur d’Adrien, un statut qu’on lui refuse toujours ailleurs. Chez nous en particulier, il se voit assigner les tâches les plus ingrates, qu’il accomplit pourtant avec un sens aigu du devoir mais dans l’indifférence générale. Seules les strip-teaseuses de night-club manifestent spontanément leur affection à leur poteau de travail. Pour les bonnes adresses, contacter la rédaction.